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DE X-FILES A LA SECTE :
LA RECHERCHE D'UNE AUTRE VERITE

 Que représente la pensée magique pour les jeunes ? Cet article attire l'attention sur la séduction exercé par les thèmes relevant du paranormal sur les jeunes. Derrière la croyance aux extraterrestres ou aux parasciences se cachent des attentes précises participant d'une véritable démarche contre-culturelle. Favorisée par la période charnière de l'adolescence, la recherche d'une autre vérité à travers le paranormal se poursuit parfois chez les jeunes adultes par l'adhésion sectaire. Une démarche que n'inspire pas le seul sentiment religieux mais qu'explique aussi un rapport au monde nourri  de la contre-culture évoquée ci-dessus.

 Si l’on constate, au vu de chiffres récents , que les grandes religions attirent de moins en moins de jeunes, il apparaît que leurs quêtes « spirituelles » s’orientent, plus que chez les adultes, vers les phénomènes dits paranormaux. Cette enquête, mettant en parallèle les croyances des 18/24 ans avec celles de leurs aînés, aboutit à des chiffres démontrant une constante différence entre le choix de ces jeunes par rapport à l’ensemble de la population française. 
 Ainsi, 28% des 18/24 ans accordent un total crédit à la filiation directe de Jésus-Christ et de Dieu (contre 34% de l’ensemble des Français), 18% adhèrent à l’idée de sa résurrection (contre 29%) et 15% à celle de la résurrection des morts (contre 21%).
 Les pourcentages s’inversent lorsqu’il s’agit de croyances plus proches du para-religieux. 49% des ces mêmes 18/24 ans déclarent croire à la communication avec les morts contre 37% de l’ensemble des personnes sondées, 46% croient aux tables tournantes (contre 31%), 61% à la sorcellerie (contre 41%), 74% à la transmission de pensée (contre 71%), 63% aux extraterrestres (contre 39%), 60% à la voyance (contre 46%), et enfin 67% croient en l’astrologie contre 60% de l'ensemble des Français sondés.
 Enfin, il semble que plus que la notion de religieux, ce soit un ésotérisme peu défini mais ressenti comme réconfortant qui attire la population des 18/24 ans. 53% d’entre eux déclarent d’ailleurs avoir été en contact avec quelque chose de surnaturel contre 35% de l’ensemble de l’échantillon.
 Il n'est pas innocent que les études menées sur les croyances des jeunes révèlent un engouement pour les matières de l'occulte (tables tournantes, divination, etc. ) en général et les parasciences (parapsychologie, étude des ovnis, etc.) en particulier, contre-balançant la méfiance manifestée envers les religions établies. Cette tendance possède une logique interne qu'il serait vain de vouloir expliquer par les seules « rêveries adolescentes ». Bien plus que cela, l'attrait pour ce que nous désignerons désormais sous l'appellation « paranormal », participe d'une recherche évidente de contre-culture. Une recherche ne relevant donc pas simplement du religieux, mais aussi de la philosophie, de la science ou de la politique.

 Le culte X-Files

 Aussi vulgaire puisse-t-il paraître de prime abord, la  « série-culte » X files  constitue un sujet d'étude non négligeable dans le cadre qui nous préoccupe. Le terme « culte » s'appuie sur quelques chiffres : la série télévisée américaine — que diffusait récemment la chaîne M6 le samedi soir — était suivie par quatre millions de télespectateurs, dont un adolescent sur deux présents devant leur poste de télévision. Le culte X-Files, c'est aussi un florissant marché de produits dérivés : revues, livres, disques, posters, etc. C'est enfin une omni-présence médiatique, les « fans » n'ignorant rien du parcours ou de la vie sexuelle des acteurs principaux, traqués par les journalistes à l'instar des plus grandes stars du show bussiness. Surtout, on constate une adhésion réelle des jeunes télespectateurs aux thèses développées par les scénaristes. 
 Quelles raisons à ce succès ? Les scénarios d'X-Files comportent de nombreuses clées qui sont autant de clin d'oeils aux aficionados. Fox Mulder et Dana Scully, deux agents du FBI chargés par leur direction des « enquêtes spéciales », sont confrontés à une multitude de phénomènes paranormaux. Bien qu'amassant les preuves de la véracité de ces phénomènes, les deux agents ne sont guère écoutés par leur hiérarchie... Le propos est classique. C'est pourtant sous ce prétexte que la série va distiller, épisode après épisode, son message : « la vérité est ailleurs » — sous-titre inscrit au générique. La vérité dont nous parle X-files concerne la conception même du monde qui est le notre. Il ne s'agit pas simplement d'argumenter en faveur de l'existence des phénomènes paranormaux, mais de démontrer que cette dernière est soigneusement cachée au public par un accord tacite des diverses autorités établies. Pour ce faire, les scénaristes en appellent systématiquent à des faits divers ayant deffrayé la chronique. L'écrasement allégué d'une soucoupe volante dans le désert du Nouveau-Mexique en 1947, un virus mortel échappé d'un laboratoire de recherche militaire, un tueur en série agissant sur ordre du Diable en personne, ce sont quelques-uns des dossiers sur lesquels les agents Mulder et Scully appuient leurs démonstrations. Que ces événements nous ramènent aux domaines de la rumeur, de la désinformation ou de la psychiatrie ne change rien au fait qu'ils ont, en leur temps, tous été donnés pour véridiques par les médias. En mélangeant ainsi le « vrai » à des éléments, eux, purement romanesques, X-Files cré une réalité en trompe l'oeil. 
 La presse adolescente amplifie encore le phénomène, présentant volontiers la série comme « construite pour une bonne partie d'après des faits réels. » Dans les magazines pour jeunes filles, on peut lire des témoignages appeurés, comme celui de Carine, 14 ans : « Moi j'ai peur (...) des extraterrestres, j'ai peur la nuit, dans mon lit, quand je repense aux images de la série et quand je me dis que, tout ça, ça peut très bien exister, pourquoi pas ? » . Et les rédacteurs de ces publications de préciser que les « dossiers X » du FBI, qu'ils concernent les extraterrestres ou les esprits frappeurs, existent bien. 
 L'adhésion massive des jeunes à cette réalité en trompe l'oeil évoquée plus haut doit nous interroger. La culture adolescente se caractérise plus souvent par l'opposition que par l'adhésion. Le monde des adultes, regardé avec suspicion, est séveremment jugé quand à ses manquements. Sur cette base, les organisations sociales de type marginales ou utopistes seront considérées avec compréhension, voire sympathie. Dans sa forme ultime, ce rejet de la société — quand il est combiné à des aspirations alternatives — peut conduire, entre autres, sur les chemins du sectarisme. Mais avant cela, le jeune rencontrera une autre étappe que la série X-Files illustre au mieux. La contre-culture du paranormal permet en effet un rejet tous azimut par l'affirmation d'un mensonge généralisé des autoritées établies quand à la nature du monde. Le risque de dérappage paranoïaque est patent. On ne s'étonnera donc pas de la récente récupération de la thématique X-Files par le Front Nationale de la Jeunesse (FNJ), à travers ses tracts distribués dans les lycées . Pour Jean-Marie Le Pen aussi, la vérité est ailleurs. Si tous les jeunes « fans » d'X-Files ne vont évidemment pas grossir les rangs du FNJ, le parrallèle entre le complot qu'évoque la série et celui dont nous parle le Front National (FN) n'en reste pas moins évident. 
 La vérité assénée par X-Files est simple : qu'il s'agisse des extraterrestres ou de satan, des forces obscurent agissent ici-bas. L'acceptation de ce qui précède, le plus souvent, débouchera sur des activités à caractère ludique : recherche d'une littérature spécialisée, création de petits cercles de réflexion, séances de spiritisme entre copains, ballades nocturnes dans l'espoir d'appercevoir une soucoupe volante, etc.  Le tout accompagné d'un discours plus ou moins anti-social impliquant les autorités religieuses, politiques et scientifiques, toutes accusées de vouloir conserver leur pouvoir — qui, la vérité dite, ne manquerait pas de voller en éclat — au prix du silence. Avec, toujours, en filigrane, la perspective d'un monde meilleur empêché d'éclore par le complot de ceux qui savent mais se taisent. Au prix d'un investissement minimal, le paranormal sert alors d'exutoire passagé aux révoltes et aux interrogations de l'adolescence. C'est dû moins ce que nous avons constaté au contact des lycéens à l'occasion de nombreuses conférences sur le phénomène sectaire données en millieu scolaire.  Mais il se peut aussi que l'acceptation de la vérité venue d'ailleurs débouche sur des comportements plus radicaux.

 Fonctions des croyances paranormales chez les jeunes

 L'enquête de terrain débouche parfois sur des parcours révélateurs en matière de fonction de la croyance. C'est le cas de Y., dont nous avons suivi l'évolution depuis quatorze ans jusqu'à sa majorité. Fils d'un marin-pêcheur breton et d'une mère au foyer, Y. est en situation d'échec scolaire et termine sa scolarité dans une classe « aménagée ». L'adolescent va être marqué par la lecture d'une bande dessinée relatant la vie — à commencer par l'enfance comme il se doit — d'un homme choisi par les extraterrestres pour sauver la race humaine au jour de l'Apocalypse. Rapidement, Y.  s'identifie au personnage du récit et tente d'en tirer profit au sein de son milieu famillial. Il s'agit, entre autre, de retrouver une place privilégiée auprès de sa mère, laquelle consacre beaucoup d'attention à la soeur cadette de Y. L'échec est cuisant, le niveau socio-culturel du ménage ne permettant aucune discussion métaphysique. L'adolescent va pourtant réussir à capter l'attention d'autres adultes de sa région, regroupés au sein d'une association consacrée à l'attente des extraterrestres . Ceux-là, dont les contacts avec des créatures d'outre-espace constituent le pain quotidien ne se montrent nullement choqués des prétentions de Y. à incarner le futur messi. Mieux, il voient en lui un biais utile à la diffusion de leur message, également apocalyptique. La revue de l'association est donc mise à profit pour publier le « témoignage » de Y., par ailleurs enregistré et diffusé sur une station de radio locale. Tout va alors changer.
 Y. a atteint son but. Comme en rêverait beaucoup d'adolescents de son âge, il parle à la radio, voit ses propos reproduit dans un journal. Bientôt, après avoir fréquemment tenu le rôle de souffre douleur, il inspire une peur mâtinée de respect à ses camarades de classe. Chez lui, sa mère s'est peu à peu laissée convaincre du statut particulier de son fils. Elle va en tirer profit dans un conflit déjà ancien qui l'oppose à son mari, lui qui ne veut toujours rien savoir de la nature quasi-divine de son fils.  Profitant des absences du père inhérentes à sa profession, la mère accède finalement à la principale demande de son fils et le retire de l'école. Ensemble, ils vont pouvoir désormais se consacrer entièrement au message extraterrestre. La soeur d'Y. est délaissée au profit de son frère. Plus l'adolescent obtient les concessions recherchées et plus il lui faut radicaliser son discours. Il dit maintenant communiquer par écriture automatique avec, bien sûr, les extraterrestres, mais également divers personnages célèbres décédés. 
 Le délire à deux qui s'installera au fil des années entre Y. et sa mère — et dont celle-ci sera la principale victime — déborde largement le cadre de cet article. La dernière année séparant Y. de sa majorité est cependant révélatrice du systême mis en place. La mère a gravement endetté le ménage sur la promesse d'un gain au Loto prophétisé par son fils. Alertés par la situation irrégulière d'Y. vis-à-vis de l'obligation scolaire, la famille a dû faire face aux travailleurs sociaux. La menace d'une mesure de placement concernant la soeur d'Y. n'est pas écartée quand celui-ci atteint ses dix-huit ans. Désireux de voler de ses propres ailes il va s'établir comme voyant et tenir boutique, ne montrant plus qu'un intérêt très limité pour les extraterrestres.
  Le cas peut bien être jugé extrême, il n'en indique pas moins une piste : les croyances des adolescents, dans leurs aspects les plus radicaux, sont souvent intimement liées aux intérêts immédiats qu'ils en retirent. Les récentes affaires françaises mettant en scènes des jeunes garçons et filles se réclamant d'un « satanisme » sur lequel il convient de se pencher plus avant  le démontre également. La profanation du cimetière de Toulon par quatre jeunes gens âgés de dix-sept à vingt ans, en juin 1996, a remis au goût du jour la notion d'« acte sataniques ». S'il s'agit en cela dévoquer simplement les comportements d'individus se réclamant de satan, l'expression est acceptable. Il n'en va pas de même si l'on entend lier ce type de profanation à ce que représente le satanisme d'un point de vue théologique. Constitué de mouvements sectaires d'ampleur internationale, comme L'Eglise de Satan de l'Américain Anton La Vey, il est un courant satanique possèdant des rituels précis et des références historiques non moins précises. Toutes choses absentes chez les profanateurs de Toulon, comme dans la plupart des micro-groupes — générallement constitués de jeunes adultes de moins de vingt-cinq ans — pratiquant un « satanisme sauvage » en marge des mouvements d'envergure. A en croire la déposition d'Emilie, l'une des jeunes profanatrices, devant les policiers Toulonnais, il n'est pas certain que celle-ci connaisse seulement la différence entre satanistes et lucifériens. Les uns est les autres ne font pourtant pas bon ménage, les premiers reconnaissant l'existence du Dieu des chrétiens auquel ils s'opposent, les seconds affirmant qu'il n'est qu'une divinité : Lucifer. A Toulon, on avait pour toutes références quelques bouquins ésotériques bon marchés et, sans doute, le cinéma d'horreur. 
 Les témoignages recueillis dans l'entourage des quatres jeunes immédiatement après les faits font états d'actes sexuels violents et blasphématoires précédemment accomplis dans des cimetières par les deux filles du groupe . On évoquera par ailleurs des photos les représentant en sous-vêtements, allongées sur des tombes, le visage maquillée de blanc . Il n'est sans doute pas trop fort de parler ici d'une jouissance par la transgression de l'interdit. A l'évidence, bien plus que d'une foi en satan, les blasphèmes des deux adolescentes — par ailleurs de bonne famille — participaient d'une démarche fortement connotée sexuellement. Un accomplissement, en quelque sorte, inenvisageable en dehors du cadre « satanique ».

 L'adhésion sectaire

 Tant dans l'histoire d'Y. que dans celle des profanateurs de Toulon, les protagonistes ont flirté avec le sectarisme, sans pour autant franchir clairement le pas de l'adhésion au mouvement sectaire ou de la constitution de ce dernier. Les mineurs doivent d'ailleurs être exclus du chapitre que nous entamons à présent, l'adhésion à une secte n'étant que rarement librement consentie avant la majorité. Exclus également, les jeunes adultes qui, en raison de l'engagement de leurs parents, n'ont à dix huit ans d'autres souvenirs que ceux d'une vie passée à l'intérieur de la secte. Ce problème, nouveau, a été soulevé par le psychiatre Jean-Marie Abgrall et ne concerne pas le présent article .
 L'adhésion sectaire des jeunes adultes va souvent résulter, non pas d'une démarche en rapport avec la foi et dont les intéressés seraient les acteurs conscients, mais d'une escroquerie intellectuelle dont ils sont les victimes. A l'origine de l'adhésion, nous trouvons certe une croyance, mais dont l'objet n'est pas le même selon que l'on se place du côté du jeune ou de la secte. Pour preuve, les moyens mis en oeuvre par les mouvements sectaires afin d'âpater ceux qui leur apparaissent comme des proies faciles. Ainsi, le déficit de culture générale de certains jeunes sera systématiquement mis à profit. Un exemple marquant nous est donné par les célèbres dévots de Krishna dont le mouvement attira nombre de jeunes dans les années soixante dix. Aux parents inquiets, il était alors inlassablement répété que l'Association Internationale pour la Conscience de Krishna (AICK) ne représentait rien de moins que la religion des Indous (sic), laquelle n'était pas en soi plus inquiétante ou condamnable que les cultes chrétiens pratiqués en Europe. Dans le même ordre d'idée, pourquoi ne pas présenter l'Association des Témoins de Jéhovah à de jeunes indiens comme « la religion des Européens » ? Le raccourci trompeur n'échappera à personne.
    La croyance motivant l'adhésion des jeunes ne participe pas toujours du religieux et l'escroquerie intellectuelle de la secte peut relever du domaine scientifique ou para-scientifique. L'histoire de S. est éloquente . La jeune fille est âgée d'une vingtaine d'année quand elle décide d'entamer une psychanalyse au terme d'un adolescence marquée par un conflit familial opposant père et mère. L'arsenal déployé par son psychothérapeute la convainc rapidement du bien fondé de sa démarche : analyse des rêves et « rêves éveillés », étude multi-générationelle des comportements familliaux, rien n'est laissé au hasard. A son entourage, S. parle des avancées de sa « psychanalyse » et de l'aide que lui apporte son « psychanalyste ». Puis elle ne parle plus. Elle disparait. Sa psychothérapie a révélé un souvenir jusque-là occulté, le viol de S. par son père en l'occurence. Si elle n'en avait aucun souvenir, cette découverte, lui dit-on,  apportera mieux être et équilibre. 
 C'est ici affaire de vide juridique. On le sait, le terme « psychothérapeute » n'est pas légalement protégé en France. Tout un chacun peut demain visser sur sa porte une plaque de cuivre portant la mention « psychothérapeute - sur rendez-vous ». Pour peu que ledit psychothérapeute s'acquitte des cotisations sociales inhérentes à l'exercice de toute profession libérale, il ne sera passible d'aucune poursuite. En dehors de la médecine et de ses psychiatres, exception faite des psychologues diplômés de l'université, hormi les psychanalystes affiliés à l'une des trois sociétés de psychanalyse françaises, il est donc un autre type de « psys », auto-proclamés ceux-là, usant volontier du libre vocable de « psychothérapeute ». Et parmi eux se cachent les gourous. S., persuadée d'avoir affaire à un psychanalyste s'est en fait livrée à un mystique, lequel, ne possédant aucun diplôme en matière de sciences sociales, agit au sein d'une organisation désignée comme « mouvement sectaire » par la Commission d'enquête parlementaire sur les sectes en France . S. n'est pas un cas isolé. D'autres jeunes adultes romperont de même avec leur famille suite à une telle « psychothérapie », pratiquée dans le même cadre pseudo-thérapeutique.
 Une  prétendue psychanalyse comme masque sectaire, c'est ce que l'on constate quand aux analyses patientes respectant la règle de « neutralité bienveillante » sont substituées des « thérapies » éclairs relevant des parasciences — générallement inspirées des techniques de « développement personnel » du nouvel âge — dont le seul but est le contrôl du patient destiné à devenir adepte. De fait, S., comme bien d'autres, ont fait les frais d'une méthode utilisant une forme d'hypnose réputée faire remonter à la conscience des souvenirs jusque-là enfouis au plus profond de la mémoire pour cause de traumatisme (sic). Une méthode largement répandue outre-Atlantique où elle a déja fait l'objet de vives critiques de la part les instances médicales concernées . Coupée de ses prôches par un déménagement conseillé et un jeu complexe de réexpédition du courrier, S. n'en continuera pas moins de solliciter financièrement sa famille. C'est que, pour mieux singer la psychanalyse, les séances s'avèrent coûteuses, leur réglement restant garant de l'engagement du patient. En quelques années, S. deviendra d'un point de vue psychologique, entièrement dépendante de son pseudo-thérapeute et collaborera finalement à son organisation.
 C'est bien l'absence de recul face au domaine de la psychanalyse qui est à la base de l'engagement de S. Pour recruter les jeunes adultes, les sectes ne jouent pas seulement de leur manque de culture générale mais aussi de leurs aspirations humanistes. L’association Humana France a été déclarée à Marseille le 21 janvier 1987. Affiliée à Humana International dont le siège se trouve aux Pays-Bas, elle est liée à Tvind of Denmark, une ONG danoise elle-même émanation de l’Université populaire itinérante de Tvind. En janvier 1996, Humana France/Tvind a été classée en tant que « mouvement sectaire » par la Commission d'enquête parlementaire présidée par Alain Gest . Entre-temps, Humana France/Tvind avait eu le temps de se positionner face aux attentes des adolescents rendus « disponibles » par leur majorité.
 Le point de départ de cette vaste organisation internationale a été la création en 1970, au Danemark, d’une école pour enfants défavorisés. L’initiateur de cette démarche, le Danois Andy Petterson, est décrit comme un personnage charismatique, doctrinaire, à la poursuite d’un monde nouveau où règnerait le Bien et dirigé par une élite issue des écoles Tvind.  A l’origine de la démarche donc, un vaste projet social, tout d’abord à l’échelle d’un pays, et s’étendant peu à peu au monde entier sous la forme d’aide humanitaire.
 Dans les faits, Humana France propose aux jeunes de dix-huit ans — mais aussi à des mineurs — de séjourner une année à l’Internat européen Tvind of Denmark. Le but étant, à l’issue de cette plongée dans l’idéologie de Tvind, de voir ces jeunes se porter volontaires en quasi-bénévolat (pas de couverture sociale, pas de remboursement des frais de voyages) dans les entreprises et organisations satellites de Tvind en Europe et en Afrique. L’ONG Tvind, d'après ses contradicteurs, s'est  révèlée comme un entrelacs d’intérêts économiques extrêmement rentables installés dans les pays du Tiers-Monde, utilisant tant la main-d’oeuvre locale à bon marché que son jeune personnel. En France, Humana se livre principalement à des collectes diverses, livres, vêtements, linge de maison etc . Ce mouvement n'est qu'un exemple d'organisation réputée sectaire recrutant chez les jeunes par le biais d'une idéologie humanitaire. On pourrait citer de même le Parti Humaniste, bien plus préoccupé de transformer psychologiquement ses adhérents selon les préceptes de son gourou Silo, que de changer la société.  Ces deux mouvements dénottent chez leurs jeunes recrues une absence totale de recul face aux concepts d'aide humanitaire ou de parti politique.

 Jésus transfiguré

 On comprend sans peine les déficits culturels ou les motivations humanistes qui en marge de la croyance religieuse peuvent pousser les jeunes vers la secte. On ne saurait pour autant écarter le facteur religieux, lequel sera d'autant plus important dans l'adhésion du jeune à un groupe problématique que ce dernier s'appuiera sur des bases chrétiennes, d'aucuns les jugeant rassurantes. Certains mouvements issus du Renouveau Charismatique ont été mis ces derniers temps sur la selette par d'anciens de leurs membres . Que l'on considère ou non être ici en présence d'activités sectaires, le fonctionnement de ces mouvements illustre au mieux la façon dont des structures refermées sur elles-mêmes, et a priori fort peu attractives, réussissent à attirer des jeunes gens par le biais d'un christianisme transfiguré. Le sondage présenté en début d'article prend alors tout son sens. Jésus et le parnormal, tel est le modus operandi de ces communautés ou intersignes, glossolalie et miracles en tous genres sont allégués.
 Il s'agit d'une double séduction. D'une part, le groupe offre le cadre rassurant et institutionnalisé de la religion catholique, écartant de fait bon nombre d'interrogations ou de suspicions. Mais d'autre part, il prône un retour aux sources du christiannisme qui le place rapidement en dehors des limites trop étroites de ce même cadre. Pour les fidèles les « résultats » sont immédiats. La prière, à grand renfort de gestes et de comportement démonstratifs, favorisera des vêcus voire des expériences mystiques sans commune mesure avec le sentiment religieux animant des offices classiques. De plus, le charisme d'un chef conduisant sa communauté selon les voies de l'illuminisme, ne laisse que peu de place au doute et à la critique. Les « phénomènes » qui vont alors apparaître démontrent l'attente d'un extraordinaire qui, à l'évidence, ne se rencontre pas dans une église traditionnelle. 
 Ce fut le cas au sein de La Famille de Nazareth après, comme l'a écrit l'un de ses anciens membres, que « l'Esprit fit savoir qu'il était de "retour" avec ses "miracles" » . Quels étaient ces miracles ? On vit les prières ponctuées de diverses manifestations — crises de rires ou des larmes, vomissemments et même « chants en langues » —  interprétées comme autant de signes de la présence de L'Esprit-Saint. Il n'est pas inutile de rappeler ici l'analyse faite par Abgrall de l'hystérie collective dans les mouvements sectaires : « L'hystérie collective est une explosion incontrôlée des pulsions libidinales. Les scènes de possession en consti-tuent l'exemple le plus typique. L'hystérie d'un individu peut se propager au groupe entier: la crise de " posses-sion " passe pour être une manifestation de l'au-delà; dès lors, le supranornal devient accessible à tous, et l'ensemble des adeptes se sent en mesure de réaliser l'union avec l' "émetteur de messages", le médium, le channel - bref l'hystérique le plus accompli, promu au rang de modèle.» 
 La Famille de Nazareth, groupe d'étude biblique, devenu communauté charismatique en 1972 attira aussi des centaines de jeunes par un christianisme évolutif, générateur d'interrogations concrêtes sur des sujets tels la maladie ou la communication. Aux questions soulevées par ses groupes de travail aux allures scientifiques — comme la Société Interdisciplinaire de Recherche et d' Information sur la Maladie (SIRIM) ou son équivalent en matière de communication (SIRIC) —, la Famille de Nazareth proposa finalement des solutions relevant du paranormal à travers notemment une étude intitulée « Mécanisme et utilisation du cerveau sur un mode parapsychologique » . C'est en toute logique que le groupe évoluera vers le schisme avec l'Eglise pour proclammer finalement son athéisme. Une transformation absolue, radicale, motivée par les fluctuations psychologiques du chef , lesquelles amèneront la communauté à le déposer puis à éclater. Ce n'est pas un hasard si la fin de l'« aventure » coincide peu ou prou avec la disparition du cadre catholique, indissociable pour les jeunes de la Famille de Nazareth de leur engagement, fut il sectaire.

 Profil psychologique du jeune adepte

 Divers spécialistes se sont penchés sur la victimologie sectaire. Une partie de leurs études intéresse directement notre sujet. Selon Abgrall, la secte constitue un « abri contre l'agression et une forme de réponse à la demande sociale d'autonomie qui apparait à partir de l'adolescence. »  C'est un passage dont il est ici question. La famille, structurte protectrice devenue inadaptée pour cause de conflits ou autres, va céder la place à la structure sectaire. Abgrall propose trois constatations face à ce passage :
 « - Il existe chez l'adepte une difficulté à accéder au statut d'adulte social; l'adeptat représente un substitut plus aisé à atteindre;
 « - L'hyperémotivité et l'hypersensibilité du sujet sont des facteurs nettement favorisants;
 « - Les jeunes dépressifs vivant avec un sentiment dinadéquation, voire de révolte, sont des proies fré-quemment désignées.  Ils se sentent seuls, rejetés et tristes. » 
 Les constatations d'Abgrall sur l'importance de la dépression dans l'adhésion sectaire rejoignent celles de Galanter  selon qui la population « dépressive » représente 60% des sujets sectarisés. La recherche de stabilité sera donc particulièrement importante. Face à une structure familiale perturbée (divorce, maladie, chômage, etc.), la secte va apparaître comme facteur d'équilibre.  
 Un sondage effectué en 1991 auprès des étudiants de l'Université de Nancy 2  confirme l'ensemble des constatations précédentes. Il peut se présenter comme suit : 1. La majorité des jeunes candidats à la secte présente des symptômes dépressifs. 2. L'adhésion sectaire est affaire de sentiment religieux — et donc motivée par une foi au sens premier du terme — quasi-uniquement chez les jeunes catholiques pratiquants. 3. L'adhésion sectaire concerne, en majorité, des jeunes préoccupés d'idéaux humanistes et incapables d'établir une différence entre sciences et parasciences.
 C'est 14,6% des sondés (soit 278 sur 1908) qui ont répondu par l'affirmative à la question suivante : « Seriez-vous éventuellement tentés d'entrer dans un groupe de recherche spirituelle qui proposerait quelques réponses à vos questions ? » Leurs points communs : se sentir, plus que la moyenne, mal dans leur corps ou « dans leur peau ». Pareillement, ils se disent facilement sujets au cafard, à l'isolement et aux idées morbides. Sur ces 278 étudiants, un premier groupe formant une majorité relative est composé de catholiques pratiquants. Un deuxième groupe concerne lui des « pratiquants occasionnels » s'avouant en fait bien plus préoccupés « d'idéal humain » que d'idéal religieux. Enfin, un troisième groupe se caractérise par un athéisme combiné à de grandes interrogations existentielles et une certitude largement partagée selon laquelle certaines parasciences constituent de simples prolongements des sciences officielles. L'adition des deuxième et troisième groupes nous donnent donc une majorité absolue pouvant être considérée comme a-religieuse .
 De fait, on rencontre peu de jeunes touchés par la grâce d'un Gilbert Bourdin, « messi cosmo-planétaire » de la secte du Mandarom, alors qu'il son légions tentés par l'expérience pseudo-psychanalytique de la Scientologie.  En cela, la relation des jeunes à la secte diffère grandement de ce qu'elle fut dans les années soixante dix.
 

© Renaud Marhic, 1997
Article publié dans Agora débats/jeunesse n°9, L'Harmattan, 3ème trimestre 1997
 
 

 

 
 
 
 
 
 
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